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Chronique d'une traversée annoncée
Jeudi 26 mai : Torrevieja - Almerimar (10 h)
Départ matinal car l'étape est longue. Tant pis pour le fuel, qui n'ouvre qu'à 9 h, on se ravitaillera sur le chemin. Boub est déchiré entre son envie de ne pas prendre de retard sur le planning et son besoin d'avoir les cuves constamment pleines. Quand la sécurité le dispute à la sécurité. Aïe, aïe, aïe, quel dilemme ! Au bout du énième calcul avec Fred, il admet qu'il n'y a pas grand danger de se retrouver en rade avant Puerto d'Aguilas, qui est à 4 heures de navigation.
Et c'est parti pour les manouvres. Je dois ranger les transats, mais ne retrouve plus un des Sandows.
« Boub, tu me files une corde pour attacher les transats ? »
« Bouchra, la seule corde sur un bateau, c'est celle de la cloche. Et la seule cloche, ici, c'est toi. »
C'est vrai depuis le temps, je devrais savoir que sur un bateau, il n'y a que des bouts.
On éclate de rire. C'est de bonne guerre, je ne le rate jamais non plus quand il utilise un mot pour un autre.
Musique latino à fond, chacun vaque à ses occupations en direction de Puerto d'Aguilas. Sur la route, un rapide coup d'oeil au plan du port sur le livre de navigation fait dire à Boub que le bateau ne passera pas, trop gros tirant d'eau. Il appelle la capitainerie qui lui affirme le contraire. On décide donc d'y aller, mais Boub n'est pas convaincu. Et pour cause ! Le bateau bouche quasiment l'entrée du port et n'est jamais aussi près de racler le fond.
La mauvaise humeur du capitaine est manifeste. Tout le monde la met en veilleuse jusqu'à ce que le bateau soit au ponton du gasoil. Bien joué, Boub, c'était pas évident. Il sort de sa cabine tel un jack-in-the-box, et l'espace de quelques secondes, je me demande s'il ne va pas aller engueuler la capitainerie.
Non, pas la capitainerie, nous !
« Combien de fois je vous ai dit que les grosses bittes sont devant ?! » Zaco se fend d'un sourire « C'est pour ça que je suis toujours devant, Boub » La boutade détend tout le monde, et on inverse les pare-battages en commentant la prétention de Zaco.
Je profite de l'arrêt pour aller acheter du pain, la deuxième denrée qui commençait à se faire rare.
La sortie de Puerto d'Aguilas se fait tranquillement, maintenant que nous savons que ça passe, et cap sur Almerimar. Prochaine étape : une crique pour déjeuner.
Je prépare le repas et met la table en me déhanchant dans mon bikini. Je farfouille sous les bancs pour sortir la cloche, j'aimerais l'utiliser pour sonner le repas.
« Boub, t'aurais pas une corde pour que j'accroche la cloche ? » J'ai bien retenu la leçon.
Ding ding ding ! A table ! On coupe tout : moteur, VHF, groupe électrogène. un fond de musique, un décor de carte postale. Après 5 jours, l'émerveillement est toujours aussi grand.
Mais il ne faut pas trop traîner, encore 6 heures de navigation pour boucler l'étape. Le vent nous est favorable, et le bateau fait des pointes à 25 noeuds. Tout à coup, la VHF, en fond sonore, nous fait éclater de rire Boub et moi. Zaco et Fred nous demandent ce qui se passe. Ce sont des marins arabes, probablement marocains ou algériens, qui défient toutes les lois du minimalisme pratique auquel nous avait habitués la VHF. Ici, le mot salamalecs (qui vient de salam aleikoum) prend tout son sens : chacun s'enquiert de la bonne santé de l'autre, de la bonne marche du voyage, des derniers potins. avant de finir sur l'incontournable « Dieu vous garde ». Tout à coup, la VHF prend un visage humain pour moi, et je me mets à l'aimer. Et puis, ces premières phrases en arabe depuis notre départ sont comme un délicieux avant-goût du Maroc.
On arrive à Almérimar un peu avant 8 h du soir. Direction le restaurant sans plus tarder. Après un dîner copieux, balade dans ce grand port, c'est notre digestif à nous.
Avant d'aller au lit, je me décide à appeler ma mère qui paraît-il est morte d'inquiétude à l'idée que nous faisons une si longue traversée, sans aucune expérience ni les uns ni les autres. Ce que je crains arrive : j'ai droit à mon quart d'heure de mater dolorosa. Je serais déjà morte, ce serait pareil. « Et surtout, ne pas s'approcher du Maroc, le vent souffle terriblement sur Tanger, la mer dans le détroit est déchaînée. Quoi, je conduis le bateau !? Mais je n'ai même pas mon permis voiture !! Je suis complètement folle et inconsciente, mais heureusement, j'ai un mari exceptionnellement sage et doué, en qui elle a toute confiance. »
Merci, maman et très bonne nuit. Je t'appelle quand j'arrive si j'ai survécu. Et de ton côté, sans doute que tu vas prier deux fois plus que d'habitude, ce qui portera ton temps de prière à 8 heures par jour.
Pour me changer les idées, j'appelle mon frère aux Etats-Unis. Ce que j'espère arrive : il pétille de joie, il vit le moment par procuration. « You're really amazing ! How is Captain Boub ? Débouchez une Corona pour moi. with a lime ! »
Et maintenant, au lit, l'air de rien on est vannés.
La suite...
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