Chronique d'une traversée annoncée

Mardi 24 mai : Barcelone - Ibiza (11 h)

Sans doute la plus longue étape du voyage. Lever 4 h 30, départ 5 heures du matin. Boub me propose gentiment de rester au lit. Je passe mon tour, les garçons sont assez de 3 pour larguer les amarres. Je sais que ce seul petit écart me vaudra une réputation de feignasse pour le reste de ma vie. Mais peu m'importe, c'est ma semaine de vacances, pas question de retourner au boulot plus crevée que je n'en suis partie. Je suis réveillée 5 heures plus tard par le ralentissement des moteurs et l'agitation sur le pont. Des dauphins, c'est sûr. Ce réveil en fanfare me met de bonne humeur, et c'est petit déjeuner pour tout le monde.
Je prends des nouvelles de la matinée, « todo va bene ».
J'ai droit au récit de la sortie de nuit du port de Barcelone. Les garçons sont émoustillés par la navigation tout au radar. Ne rien voir et devoir s'en remettre entièrement à un appareil pour vous guider, moi, ça me plaît moyen. J'ai bien fait de dormir. Ils ont découvert aussi que certains feux de bouée importants transmettaient des codes morse visibles au radar. Et en se reportant au livre des feux, ils pouvaient retrouver le code et savoir de quelle bouée il s'agissait.
Pour Zaco, c'était aussi l'occasion de se remémorer les cours lointains pour identifier la direction des bateaux par leurs feux : «tricot vert» (tribord cône vert), «bacille rouge» (bâbord cylindre rouge). «Vert sur vert, tout est clair» et «Rouge sur rouge, rien ne bouge». Les moyens mnémotechniques classiques sont toujours aussi efficaces. Pour Fred, tout ça est nouveau et le passionne.
Je regarde autour de moi. La mer bleue partout. Inutile de chercher la silhouette rassurante de la côte, nous ne sommes pas près de la voir.
À mon tour de prendre la barre. Les garçons s'écrasent comme des merdes. C'est pas tout de se lever à 5 h du mat, il faut tenir la distance... Je culpabilise moins d'avoir fait la grasse matinée.
Les 3 heures qui suivent sont absolument magiques : la mer, le soleil et le ciel bleu. Rien qui accroche le regard, rien qui occupe l'esprit, et pourtant. Je repense au chef-d'ouvre de Buzzati, « Le Désert des Tartares ». C'est exactement ça. Il ne se passe rien, absolument rien, et pourtant, à l'intérieur, les émotions se bousculent.
Les premiers étirements et bâillements commencent à me parvenir. Je cède la barre pour préparer le déjeuner. Fred et Zaco se mettent en quête de mon appareil photo, un peu trop mollement à mon goût. Je leur fais croire que je suis très ennuyée car j'ai une photo toute nue dedans. Touché, coulé ! La motivation est grande, c'est à qui le trouvera le premier. Ils retournent les cabines, mais en vain. D'après Zaco, à l'heure qu'il est, je dois être sur un site porno sur le Web.
Arrivée prévue dans 2 heures. Nous devrions bientôt distinguer la côte, après 9 heures de navigation au milieu de nulle part. Je comprends mieux le cri de joie des marins d'antan « Terre ! Terre ! ». À notre niveau, notre ridicule petite traversée nous procure des émotions semblables.
Nous sommes tous d'accord pour aller à San Antonio de Abad, c'est ce qui nous met le plus à l'abri sans trop nous éloigner du cap de notre étape suivante. Tous les manuels indiquent un petit port avec tirant d'eau très faible. Nous n'avons pas besoin de fuel ni de courses, inutile d'aller au port; nous décidons de mouiller dans la baie.
La côte est maintenant en vue, il est bientôt 16 h, et nous nous faisons une joie de pouvoir profiter du reste de la journée. La plage de San Antonio s'étale devant nous, avec ses chaînes hôtelières et ses touristes. C'est une énorme jouissance de pouvoir observer la foule sans en être. Les vacanciers regardent avec curiosité ce mouton à 5 pattes, qui ne ressemble en rien aux bateaux de plaisance habituels, pendant que nous nous affairons pour l'apéro. Arrêt des moteurs, arrêt du groupe électrogène, le bar est ouvert, musica et tchin !
11 heures, sans un seul couac des moteurs. Ils ont ronronné du début jusqu'à la fin au même régime. Je sens que Boub et Fred sont maintenant complètement détendus. S'il leur fallait une dernière preuve que c'était du bon matos, là ils l'avaient. Leurs derniers doutes se dissipent avec l'alcool. Jean-Marc, lui, est vissé à ses jumelles et regarde les filles sur la plage. Il nous fait partager son bonheur en égrenant à voix-haute le type (blonde ou brune) le tour de poitrine, la couleur du maillot, le genre (string ou bikini). et il maudit Boub qui n'a pas réparé le Zodiac, ce qui nous empêche d'aller à terre.
Et si on allait se baigner ? L'eau est fraîche, très fraîche. Mais notre indécision sera de courte durée. Un bataillon de méduses ponctue ça et là la surface de l'eau, l'air de nous dire « Don't even think about swimming here ». C'est pas grave, on avait de toute façon pas très envie, vu la température de l'eau. Et de nouveau, on maudit Boub pour le Zodiac.
Et si on jouait aux cartes ? Très bonne idée. Rien ne vaut une bonne coinche ou un bon tarot. Finalement on joue au casse-tête chinois, et l'esprit de compétition nous mène jusqu'au dîner. Nous sommes tout de même inquiétés à deux ou trois reprises par le sonar qui se met à biper comme un fou, nous faisant penser qu'on ripe. Les amers n'ont pourtant pas bougé, on est tous d'accord. On finit par comprendre que le sonar est ultra sensible et qu'il détecte les poissons qui passent sous le bateau. Devant notre insistance, Boub se décide à le débrancher.
Quelques bateaux battant pavillon français passent en nous faisant de grands bonjours. C'est drôle comme ça fait plaisir de croiser « un pays » quand on est en mer, alors qu'en tourisme classique, c'est l'inverse.
Il est temps de prendre la météo pour planifier l'étape de demain. On remet la VHF. Le son de cet horrible radio m'horripile au plus au point. Je suis épatée par la capacité de Boub à comprendre ce qui est dit, alors qu'il parle à peine espagnol. Son habitude des bulletins météo lui permet de saisir les informations clés. Et quand il me demande des précisions, je suis incapable d'en donner, je ne comprends rien. Je me rassure en me disant que je ne comprends rien en français non plus. Mais mon oreille hermétique aux bulletins météo va tout à coup retrouver toute son acuité lorsqu'un gus visiblement très en colère va débiter une volée d'injures à l'encontre de je ne sais trop qui et pour je ne sais quelle raison. Notre dîner est arrosé de nombreux « Maricon de mierda, hijo de puta .» et autres délices du castillan. Surprenant et très drôle dans ce cadre calme et idyllique. En tout cas, ça convainc Boub d'éteindre la VHF aussi.

La suite...

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