Chronique d'une traversée annoncée

Ca y est ! Cette fois, c'est la bonne. Dix-sept mois de congé censé être « sabbatique » pour que Boubker prépare les 17 mètres de bateau. A part la coque et deux moteurs en bon état, tout est à refaire : électricité, incendie, évacuation, électronique, aménagement et mise aux normes plongée. On ne se lance pas là-dedans en connaissance de cause; on découvre trop tard l'ampleur du chantier, et là, on se dit que si c'était à refaire, on ne le ferait pas, en tout cas pas de cette manière.
Au chantier, tous se demandent qui est ce dingo qui pense retaper un bateau de 17 mètres tout seul. Notre mini-budget oblige Boub à faire un maximum de choses lui-même, et à ne faire appel au chantier que pour les travaux nécessitant des usinages ou des expertises spécifiques. Petit à petit, la confiance et l'amitié s'installent, et il peut compter sur la bonne volonté et la gentillesse de tous, du directeur à l'apprenti, ainsi que sur quelques amis plongeurs de Dassault, qui ont pris une semaine à tour de rôle pour venir en renfort sur les travaux les plus lourds.
Avec un an de retard par rapport au planning initial, mais un cahier des charges et un budget respectés, on va pouvoir faire la traversée tant attendue.

Samedi 21 mai : J-1

Rendez-vous à Marseille en fin de journée pour un départ prévu le lendemain matin à l'aube.
Nous serons quatre : Captain Boub (Boubker), Fred le mécano, Zaco (Jean-Marc) le mousse et Bou (Bouchra) the cook.
Le bateau est amarré aux vieux port, juste en face de la mairie, m'a dit Boub. Le chauffeur de taxi me demande dix fois si je vais bien au restaurant Trucmuche, et j'ai beau lui dire que non, il est persuadé qu'il sait. Je n'aurais pas dû mentionner le bateau et m'éviter toute cette conversation inutile. D'abord le Chinetoque à Paris qui me fait rater mon train en m'emmenant gare du Nord au lieu de gare de Lyon, maintenant ce Rebeu qui m'explique où je vais. Non, je ne suis pas raciste.
Je retrouve les garçons avec plaisir. Il fait nuit, il fait doux, le port est calme et les premières vannes fusent : «T'es là ! On avait parié qu'au dernier moment, tu changerais d'avis.» Le fait est que jusqu'au bout, ma participation à la traversée a été un grand point d'interrogation. Zaco est arrivé depuis peu, lui aussi. Il n'avait plus vu le bateau depuis qu'il était descendu à La Seyne/Mer donner un coup de main à Boub. Il est bluffé par les aménagements. Au club de plongée, tout le monde lui a prédit qu'il dormirait par terre, s'asseirait sur des caisses à outils et mangerait des raviolis tous les jours. Boub jubile devant sa stupéfaction : il n'en revient pas de voir un vrai carré avec cuisine et salle à manger, couchettes, douche.
Ca ne rate pas. C'est l'éternelle vanne sur le problème de l'eau et sur mes soi-disant douches interminables, qui à chaque voyage pénaliseraient le reste du bateau. La mauvaise foi absolue des garçons me fait sourire plus que jamais. Ma condition 1) de femme 2) de femme propre et 3) de femme aux cheveux longs, a tout se suite fait de moi une gaspilleuse d'eau. Il ne pouvait pas en être autrement. Boub souligne malicieusement que de toute façon, le problème ne se posera pas sur ce bateau car les cuves d'eau sont surdimensionnées. Il le sait, lui, que je fais très attention à l'eau, mais c'est plus drôle de jouer le jeu !
Pour me venger, je râle en apercevant le Zodiac qui bloque tout l'arrière du bateau. Boub m'assure qu'il n'y avait pas d'autre moyen. « Et pourquoi on le tire pas ? C'est fait pour ça, non ?»
Parce que le bateau va trop vite et que le zozo risque de se retourner et qu'on va pas passer notre temps à surveiller le zozo, et qu'on va pas noyer le moteur du zozo. et glou et glou et glou. « Ca va, j'ai compris ».
« Et le barbecue, pourquoi vous l'avez pas changé de place, alors ? On peut même plus y accéder !
Parce que c'est pas la Croisière s'amuse et qu'on aura le reste de notre vie pour faire des barbecues et que j'avais qu'à être là la veille pour la préparation du bateau, et que si je voulais démonter le barbecue pour le remonter ailleurs, j'avais qu'à y aller.
Aucun risque que je démonte quoi que ce soit, Boub le sait. Et comme les autres ne feront jamais rien qui puisse le contrarier, je vais encore une fois être seule contre le monde entier.

Fred, calé dans un transat, assiste amusé à nos joutes verbales. Il ne nous connaît pas, Zaco et moi. C'est un mécanicien marine, une perle rare d'après Boub, qui tenait à l'avoir sur cette traversée car il connaît les moteurs du bateau mieux que personne.
Autour d'un verre, la conversation va bon train sur la façon dont nous imaginons la traversée.
Boub et Fred nous racontent leur traversée de Saint-Mandrier à Marseille, où ils sont arrivés en fin d'après-midi. Une très belle journée : passage par La Seyne/Mer pour charger le Zodiac qui étaient encore au chantier, puis arrêt à Bandol pour déjeuner avec Michel et Penny, un couple d'Américains qui croisaient en bateau vers l'Australie, qui ont dû s'arrêter en France à cause d'une avarie, et qui ne sont toujours pas partis 7 mois après.
Mais l'arrivée à Marseille est mouvementée. C'est l'heure de pointe dans le Vieux port, et le marin envoyé à leur rencontre leur demande de lui balancer un bout pour les accoupler à un vieux gréement en bois (le fameux restaurant de mon chauffeur de taxi !) Mais il ne récupère pas le bout assez vite, et le bateau se le prend dans les deux hélices. Les voilà donc sans moteur en plein milieu du port de Marseille. Ils se font tracter jusqu'à une autre place et une fois amarrés, Boub plonge dans le port pour dégager les hélices et vérifier qu'il n'y a pas de dégâts. Mais à peine installés, la capitainerie leur demande de céder la place à un gros Catamaran qui ne peut pas aller ailleurs. On leur indique donc une troisième place, qui cette fois sera la bonne.

Boub peste contre l'incompétence du marin et nous rappelle qu'il est le seul maître à bord et qu'on ne plaisante pas avec la mer. Bon, d'accord, on va essayer d'être à la hauteur.
D'ailleurs, c'est l'heure de prendre la météo avant d'aller se coucher. Demain, nous levons l'ancre à 7 h. Nous écoutons religieusement la voix qui égrène la force et la direction du vent aux différents points qui nous concernent : le temps va se gâter en fin de matinée. Nous décidons d'avancer le départ d'une heure.

La suite...

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