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Chronique d'une traversée annoncée
Mercredi 25 mai : Ibiza - Alicante (7 h)
Encore un matin, un matin pour rien. La chanson de Goldmann me vient à l'esprit tellement le rituel est immuable.
L'étape d'aujourd'hui sera tout de même plus cool. Il est prévu de la faire en deux temps : rejoindre la pointe espagnole de Cabo de Nao et mouiller dans une crique pour déjeuner, puis faire route vers Alicante. Si tout va bien, à 16 heures, nous serons confortablement installés dans un bar.
On sent que nous avons trouvé notre rythme de croisière. Sur le bateau, chacun vaque à ses petites occupations. C'est à peine si on remarque le coup de fil des copains de Dassault sur le téléphone satellite. Ils sont censés nous appeler à 10 heures, puis à 16 heures. Encore une idée de Boub, qui comme toujours a mis la ceinture, les bretelles, le gilet de sauvetage et le parachute, on ne sait jamais. Il a donc loué un téléphone satellite (je n'ai pas demandé le prix, j'aurais eu le mal de mer tout le voyage, je crois), et a donné pour mission à 2 copains restés sur la terre ferme de nous appeler 2 fois par jour : Yves le matin, Bertrand l'après-midi. C'était probablement le seul moyen de communiquer avec la civilisation si par hasard nous nous étions retrouvés dans le ventre d'une baleine. Toujours est-il qu'on nous appelait bien de la terre ferme. sur nos portables. Mais le plaisir de voir Zaco préparer cet énorme téléphone, et attendre le moindre signe de vie comme si nous étions des naufragés valait le détour.
Toujours est-il que fidèle aux consignes, Yves nous appelle pour prendre des nouvelles. La veille au soir, c'était l'entraînement piscine du club, et ils ont fait des paris sur la vitesse à laquelle on avançait. Jeannot a calculé qu'on devait faire une moyenne de 15 noeuds au vu de notre trajet sur la carte. Bravo, Jeannot ! Ce mec est une teigne, mais je dois avouer qu'il a oublié d'être con. On confirme et on imagine sa satisfaction.
Fred fait remarquer qu'il pourra maintenant en faire autant. Depuis que Zaco lui a appris à faire le point sur la carte et à manier la règle Cras pour tracer la route, il est devenu un spécialiste et ne lâche plus la carte. Au fil du voyage, il se prend d'une véritable passion pour la navigation et émet même l'hypothèse de quitter son travail sur le plancher des vaches pour faire dorénavant des convoyages. Une vocation est née !
Boub nous fait également sourire avec sa manie des étiquettes. Il en a partout sur le bateau, et là, il s'est mis en tête d'indiquer « babord » et « tribord » en anglais, car il les confond. « Starbord » et « Port » viennent s'ajouter de chaque côté du bateau. Il se fait vanner, bien sûr, mais son pragmatisme n'a d'égal que son auto-dérision.
J'abandonne la cabine pour squatter la plage arrière et continuer à peaufiner mon bronzage. C'est le quatrième jour, j'en suis enfin au stade où ma peau est prête à accueillir le monoï. Après 1 jour d'indice 15, 1 jour d'indice 10 et un jour d'indice 5, je peux raisonnablement considérer que je suis à l'abri des coups de soleil. Je m'enduis de monoï de la tête au pied et je m'étale de tout mon long, en protégeant néanmoins ma poitrine. La mer est d'huile, le soleil de plomb et je m'assoupis, la main soigneusement posée sur ma bouteille d'eau.
« Bouchra, Boub m'envoie te dire que ça fait 30 minutes, tu dois te retourner ».
« Ah oui. Merci, Zaco. »
Je checke avec satisfaction le côté face, et je passe au pile. Il ne me faudra guère longtemps pour m'assoupir de nouveau.
« Darling, on arrive, tu t'occupes du déjeuner ? »
« Ah oui. bien sûr, bien sûr » J'émerge. Boub s'est mis devant le soleil. Il sait que ça m'énerve. Mais bon, j'ai eu ma dose, et il fait faim.
Une petite crique nous tend les bras, et le bateau met le cap dessus. Je dispose l'apéritif dehors et mets la table à l'intérieur. Dans un bateau, l'aménagement de l'espace permet de faire plusieurs choses en même temps. Je mets le rôti et les pommes de terre à cuire, pendant que les garçons finissent les manouvres. Un peu de musique, et c'est encore et toujours les vacances.
Après le repas, je prends la barre, les garçons veulent faire la sieste. Avant, il faut mettre en marche la pompe de cale, car il y a de l'eau. Le bateau recrache l'eau sur le côté et Fred note scrupuleusement le nombre de seaux. Au total 14. C'est bien ? C'est pas bien ? C'est normal ? C'est un exercice ? Je n'y comprends rien, et à vrai dire, ça ne m'intéresse pas.
Cap sur Alicante, maintenant. Nous sommes de plus en plus heureux et détendus car la croisière se déroule de façon idyllique. Seul bémol : nous pensions pouvoir pêcher à la traîne, mais le bateau va trop vite. Il faudrait ralentir, et Boub refuse d'hypothéquer des heures qui pourraient s'avérer précieuses en cas de mauvais temps. Vous savez, la ceinture, les bretelles, le gilet de sauvetage. on se refait pas.
À l'approche d'Alicante, l'habituel appel à la capitainerie pour demander à passer la nuit. La marina est pleine, impossible d'avoir une place. Peut-on faire le plein ? Demain matin. Tout le monde autour de la carte pour trouver un abri pour la nuit. Nous décidons de pousser jusqu'à Santa Paula car aucun mouillage n'est assez abrité dans le coin d'Alicante. Ça fait une heure de navigation supplémentaire. Ça va, la journée a été plutôt tranquille. Et puis dans une heure, c'est pile l'heure de l'apéro, c'est parfait.
Mais Santa Paula affiche également complet. Ça commence à nous enquiquiner, cette histoire. Il faut continuer, mais cette fois-ci, on appelle avant : pour une place et pour le fuel. Finalement, ce sera Torrevieja. Il n'y a pas de place dans le port, mais le mouillage est abrité, et nous pourrons faire le plein avant de repartir, ce qui commence à devenir indispensable.
La mer si docile depuis le début du voyage, décide elle aussi de s'y mettre, et quand nous finissons par jeter l'ancre à Torrevieja, il est 18 h 30. Jamais nous n'avons fini une étape si tard, mais on se dit que ce sera ça de moins à faire le lendemain.
Mais à peine les moteurs arrêtés et les transats ouverts pour l'apéro, on s'aperçoit que le bateau est en train de ripper et de se rapprocher dangereusement du voisin, un Anglais, qui nous fixe froidement depuis le pont de son bateau, sans piper mot, sans faire le moindre geste. Si c'est pas du plomb qu'il a dans les veines, celui-là ! On décide de changer de mouillage avant qu'il implose, et c'est reparti pour 20 minutes de manoeuvres.
L'apéro se transforme en apéritif dînatoire, on meurt de faim. Fred reçoit un coup de fil de sa maman et essaie désespérément de lui dire où on est. Dans sa bouche « Torrevieja » devient une bouillie incompréhensible. Il finit par s'en remettre au bon conseil de Zaco qui a réglé le problème en rebaptisant le lieu Taureau-Viagra.
La suite...
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