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Chronique d'une traversée annoncée
Lundi 23 mai : L'estartit - Barcelone (5 h)
« Debout là-dedans ! »
Et c'est reparti. Chacun est à son poste, le pli est pris. La mer est mauvaise, Zaco s'est bourré de Mercalm. Moi, j'ai décidé de faire sans, à mes risques et périls. Boub et Fred se moquent gentiment de nous, et la journée s'annonce comme un duel « Avec Mercalm » versus « Sans Mercalm ».
Je quitte l'Estartit en me disant que c'est la dernière fois que j'y viens. Je repense aux innombrables stages de plongée passés ici : les 500 mètres capelés, les retours au port à la palme, les sauvetages, les apnées. tout ça dans une eau à 12 degrés. Et de retour à l'hôtel, une douche rapide avant d'aller en cours théorique. Mais L'Estartit, c'est aussi les sardinades, les goûters gargantuesques, les parties de rigolade, les soirées trop arrosées. un souvenir inoubliable. J'ai une pensée pour papy, qui à mon dernier stage, m'avait dit : « Tu auras ton monitorat, je n'ai aucune inquiétude. Mais tu n'enseigneras pas la plongée car tout ce que tu veux, c'est prouver que tu peux rivaliser avec les hommes dans les domaines les plus durs. Et comme tu es plus forte qu'eux mentalement. » Je me souviens avoir protesté sans grande conviction. Le sourire de papy et la tendresse dans son regard en disait long sur ce qu'il pensait de moi. Merci, Papy, pour tout ce que tu nous as donné, à Boub et à moi. Ce retour en bateau, c'est beaucoup le tien.
Encore une fois, je suis arrachée à mes rêveries par la réalité. Ca bouge beaucoup. Tout ce qui n'avait pas été calé correctement est en train de valser. Dans le carré du bas, c'est carrément Bagdad (en d'autres temps, j'aurais dit Beyrouth, mais ça reste une capitale arabe). On sort les Sandow et on fixe tout ce qui peut l'être. Au bout d'une heure, la houle est toujours là, mais le vent favorable fait littéralement surfer le bateau sur les vagues, et nous sommes passés de 15 à 20 nouds. On se régale. La vitesse a toujours autant d'effet sur les hommes : les garçons sont comme des gosses devant un sapin de Noël. Je dois avouer que la sensation du bateau qui glisse sur l'eau comme une savonnette est assez extraordinaire. Tout à son bonheur, Boub consent à me céder la barre. Je suis bien décidée à y arriver, cette fois-ci. J'écoute religieusement ce qu'il me dit, je m'applique, je me concentre, je répète bêtement les gestes et. eurêka ! Je viens de comprendre comment est câblé ce putain de bateau. Et barrer devient un bonheur. Au bout d'une heure, les garçons dorment, et j'en conclu avec satisfaction qu'ils ont confiance.
C'est la mi-journée et il fait faim. Je quitte la barre pour retrouver mes fourneaux. Malgré mon aversion profonde pour tout ce qui est répartition des tâches par sexe, j'ai opté pour la cuisine : d'abord, je voulais manger correctement, ensuite je voulais tester la fonctionnalité de l'installation et enfin je ne voulais pas m'esquinter les mains et les ongles sur les chaînes et les amarres. Ça arrangeait tout le monde.
Fred de son côté, ne cesse de descendre dans la cale pour bichonner les moteurs. Il disparaît avec sa lampe et son thermomètre et lorsqu'il remonte, il griffonne des chiffres sur une feuille. De véritables hiéroglyphes, absolument indéchiffrables pour moi. Zaco s'amuse comme un fou avec le thermomètre laser, qui le fascine. Il le colle partout pour prendre la température : sur la paroi du frigo, sur sa peau, sur la vitre...
Dauphins ! Dauphins ! On se précipite tous dehors. Certains savent se précipiter sans se cogner, moi je ne sais pas. Je prends une volée de bleus au passage. C'est pas grave, on verra plus tard. Les dauphins sont craquants : tout petits et d'un gris profond, presque noir à certains endroits, qui contraste avec leur ventre blanc. C'est un festival de bonds et une course effrénée avec le bateau. Le spectacle de dauphins qui suivent un bateau a toujours quelque chose de magique et d'hypnotique, comme un hymne à la joie; comme si la mer était heureuse de vous accueillir et qu'elle vous envoyait une escorte pour vous protéger. Pour Fred, c'est une première, son appareil-photo crépite dans l'espoir de saisir des bribes de nageoire ou de rostre pour se convaincre qu'il n'a pas rêvé. D'ailleurs, en parlant d'appareil photo, je ne retrouve plus le mien. Il faudrait que je le cherche sérieusement.
Tout le monde à l'avant ! Fanions rouges et noirs, il y a des filets ! Nous nous postons pour repérer les fanions. Le noir délimite l'extrémité du filet côté côte, et le rouge l'extrémité côté mer. Dès que nous en apercevons un, les regards fouillent l'horizon à la recherche de l'autre pour savoir où ça commence et où ça s'arrête.
Par des grands gestes, nous indiquons à Boub la zone à éviter. A peine avons-nous le temps d'en signaler un, que nous en repérons un autre. Les filets, nous obligent à prendre très au large, et dès que nous essayons de repiquer vers la côte, on se retrouve de nouveau nez à nez avec d'autres fanions. Ca ne va jamais s'arrêter, ce truc ?
Mais le pire, c'est les casiers. Ils sont signalés par des bidons noirs ou blancs qui flottent sur l'eau. Avec la réverbération, ils sont quasiment impossibles à distinguer.
De temps en temps, nous tombons également sur des fermes aquacoles, mais celles-ci sont plus visibles, car au-dessus de l'eau et délimitées par des bouées jaunes.
Juste le temps de prendre un verre, et Barcelone se profile à l'horizon. L'appel rituel à la marina nous apprend que le port de plaisance est plein et qu'il faut tenter le port olympique. Boub me colle le micro dans les mains pour que je parle local. Après « A vous » et « Over », nous tâtons du « Cambio ».
C'est bon, pour le port olympique. Ils nous attendent. Avant de regagner notre place, nous passons à la pompe : 1400 litres. C'est pas une Smart, le bateau. Et à 0,9 € le litre, la carte Bleue transpire. On se dépêche de manger car nous avons hâte de profiter de l'après-midi. Au programme : visite de l'aquarium et petit tour en ville.
Il fait une chaleur incroyable et il règne une ambiance de haute saison. Pour un lundi après-midi, on n'en revient pas de voir autant de monde sur la plage.
La visite de l'aquarium nous ravit et nous rappelle si besoin était à quel point la plongée est un bonheur. Boub et moi n'avons pas plongé depuis le début du projet, soit depuis 1 an et demi. Tout notre argent et notre temps sont passés dans le bateau. J'ai un petit pincement au cour en repensant à l'époque des grands voyages : Maldives, Thaïlande, Australie, Égypte, Soudan, Belize, Djibouti. mais je sais que bientôt nous pourrons renouer avec ça. Priorités : la Polynésie et le Yémen.
Nous retournons au bateau. Sur le chemin Boub achète des hameçons et des leurres, bien décidé à proposer des sorties pêche en plus de la plongée. Les leurres sont 4 fois moins chers qu'en France, et il en est dépité car a déjà acquis un stock plus que conséquent. Mais il se console en se disant qu'il a fait une super affaire sur les 6 cannes à pêche dernier cri qu'il a achetées dans le Sud de la France.
Ce soir, c'est friture de poissons, mais avant, le rituel de la douche. Nous décidons de tester les douches du port. Spacieuses et propres, et ça me permet de m'enduire de crème de la tête au pied en prenant tout mon temps. Je fais passer mes 3 trousses de toilettes aux garçons qui sont fins prêts. L'idée d'escalader le zodiac qui bloque tout l'arrière du bateau m'énerve. Je passe donc par le bateau voisin inoccupé, sous l'oeil réprobateur de Boub. Sa devise : « Ne pas faire aux autres ce qu'on n'aimerait pas qu'on nous fasse.» Mais moi, ça ne me dérange pas du tout qu'on passe sur mon bateau pour rejoindre le quai. Le chapitre est clos.
La soirée se passe tranquillement et après un délicieux dîner nous marchons une petite heure dans le gigantesque port de Barcelone. Les bateaux sont plus beaux les uns que les autres. mais le nôtre est quand même unique.
Sur cette conclusion réconfortante, nous rentrons nous coucher. Re-escalade des garçons, re-tangente de Bouchra, re-réflexion de Boub.
La suite...
Les autres chapitres de la chronique d'une traversée annoncée...
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