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Chronique d'une traversée annoncée
Dimanche 22 mai : Marseille-L'Estartit (8 h)
Debout là-dedans ! Non, je ne rêve pas, c'est Boub qui bat le rappel avec sa délicatesse légendaire. J'enfile un short et un T-shirt, je plaque un sourire niais sur mon visage et je monte dans la timonerie. Première mission de la journée, aller chercher des croissants. Ca va encore, c'est dans mes cordes. Pas âme qui vive sur le vieux port, le temps est maussade, mais la perspective de bonnes viennoiseries tout juste sorties du four et les conneries de Zaco, qui m'accompagne, me mettent de bonne humeur.
De retour au bateau, Boub et Fred sont déjà à pied d'ouvre. Le petit déjeuner est englouti fissa et tout le monde est sur le pont pour les premières manouvres. Boub à la barre, Fred à l'arrière pour larguer les amarres et Zaco et moi à l'avant et sur les côtés pour déborder. Trois jeunes couche-tard assistent aux préparatifs depuis le quai. Je suggère qu'ils nous prennent une photo de famille avant le départ. Zaco suggère qu'ils vont se tirer avec mon appareil photo numérique. J'abandonne l'idée, d'autant que faire poser Boub à un moment où il est obsédé par le tirant d'eau, le niveau d'huile, l'énorme voilier France Telecom juste à côté, les amarres des péquenots qui se sont mis n'importe comment et enfin son équipage quelque peu fantaisiste.
Tout se passe merveilleusement bien, le bateau glisse dans le port de Marseille sous l'oeil bienveillant de la Bonne Mère. Derrière nous, le drapeau français flotte au-dessus de la mairie comme un au-revoir réconfortant. Ca y est, la pointe du Pharo est franchie, à nous la mer.
Objectif Estartit. 8 heures de navigation en traversant le golfe du Lion, pour atteindre cette petite ville espagnole où nous avons bien des souvenirs. La carte est étalée sur le carré de la cuisine. Toutes les heures, Boub nous annonce les coordonnées (latitude et longitude) que nous reportons sur la carte pour vérifier que nous gardons bien le cap. Je ne peux pas m'empêcher de sourire en voyant ces gosses qui se la jouent. Avec la batterie d'appareils électroniques - on dirait Star Wars, a justement fait remarquer Zaco - je ne vois vraiment pas comment on pourrait perdre le cap sans s'en rendre compte. Mais bon, une bonne carte papier, une règle, un compas. ça fait navigateur et ça oblige à réfléchir un peu.
Les premières heures s'écoulent tranquillement et la pression tombe peu à peu. Boub me cède la barre pour discuter avec Zaco et Fred des différentes petites choses à caler. Je ne suis pas très douée et je regarde avec inquiétude les chiffres qui valsent sur le cadran. Un coup d'oil jeté furtivement derrière moi me confirme mes inquiétudes : mon sillage donnerait la gerbe même aux poissons.
«A ce rythme, on n'est pas rendus, et je t'explique pas la facture de fuel.»
Le verdict est tombé, je suis inapte à barrer. Mais on ne se débarrasse pas de moi comme ça, je veux continuer un peu. Boub cède, mais devant mon incompétence persistante, qu'il prend pour de l'entêtement à ne pas vouloir faire comme il dit, il m'éjecte fermement. A mon tour de céder, je retenterai ma chance à un autre moment.
La mer est calme, nous n'en demandions pas tant. En prévision du mauvais temps annoncé, Zaco et moi avions englouti le Mercalm de circonstance. Je déteste ce truc, ça me rend groggy. Je me promets de ne plus en reprendre, quitte à être « un peu » malade.
Nous allons rentrer dans les eaux territoriales de l'Espagne. On hisse le drapeau espagnol, le pavillon de courtoisie comme on dit dans le jargon, signe que l'on se soumet à la réglementation du pays.
Plus que 3 heures de navigation, nous piquons un petit somme à tour de rôle, sauf Boub qui squatte la barre de peur que je ne refasse une OPA dessus.
La baisse de régime des moteurs me réveille, je saute hors de ma couchette. C'est l'émerveillement : devant nous, les îles Medes brillent sous le soleil. Pour avoir plongé ici pendant des années, nous connaissons cet endroit par coeur. Mais c'est la première fois que nous l'abordons de ce côté, et c'est très émouvant. Zaco et Boub sont aussi émus que moi. Fred aussi est ému : c'est la 1re fois de sa vie qu'il quitte la France.
« L'estartit, L'estartit, L'estartit from Acqua Star, Acqua Star, Acqua Star. Over. » Nous demandons une place pour la nuit à la capitainerie, qui nous confirme qu'un « marinero » nous attend sur le quai principal pour nous guider.
Un poisson-lune nous accueille un peu avant l'entrée du port. Etrange créature, comme si le bon Dieu avait raté son coup. Mais pas le temps de philosopher sur les ratés de la création divine, il faut mettre les pare-battages en place et se préparer à prendre le quai.
« Bouchra, tes chaussures ! Pour les manoeuvres, on est chaussé correctement.»
Et mince. Je troque donc mes tatanes contre des chaussures. L'arrivée au quai se fait tout en douceur. On applaudit le capitaine, qui décidément manie la barre comme un volant. On se raccorde à l'eau et à l'électricité, et on se dirige d'un commun accord vers une glace méritée.
Les premiers SMS partent dans le monde entier : les parents, les copains, les cousins, les frangins. tout le monde attend des nouvelles.
J'abandonne les garçons le temps d'un shopping dans mes boutiques préférées. Boub me donne sa carte Bleue de bonne grâce; il a été un peu dur avec moi, aujourd'hui. Rendez-vous au bateau pour la douche avant de ressortir dîner.
Pendant qu'on se goinfre de tapas, je m'attèle à convaincre tout le monde de faire escale à Barcelone. Tous les arguments sont bons : Fred n'a jamais vu Barcelone, l'aquarium de Barcelone, les nuits de Barcelone. Finalement, c'est voté. Demain, étape courte.
La suite...
Les autres chapitres de la chronique d'une traversée annoncée...
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